Ustaza à Paris

L'Agenda culturel arabe – باريس عاصمة العروبة

Ustaza rencontre…Titi Robin

titi & ustazaINTERVIEW. Rencontrer Thierry « Titi » Robin en cette veille de concert pluvieuse typiquement parisienne avait une saveur particulière ; celle de mon enfance bercée par les nombreux albums du musicien-compositeur français, de An Tri Breur (avec le Trio Erik Marchand) en 1993 à Rakhi (avec Gulapi Sapera) en 2002. Titi Robin promène ses mélodies dans des univers différents qu’il sublime leur en insufflant une formidable liberté. Au fil du temps, cette manière si familière et rassurante d’égrener les cordes de ses instruments de prédilection -guitare, oud et bouzouk- est devenue sa marque de fabrique. Dans « Taziri », il prolonge la collaboration entamée avec Mehdi Nassouli à travers « Likaat » (Ayouz Vision, 2011) puis « Les rives » (Naïve, 2011). Dialogue.

Au commencement, il y a une histoire d’amour pour les cultures orientales qui débute lorsque vous quittez adolescent votre campagne angevine et rencontrez à Angers des hommes et des femmes qui débarquent eux aussi de leurs villages, situés au sud de la Méditerranée.

Dans le bouillonnement social des années 1970, j’ai grandi entre une France rurale traditionnelle et une France à la part orientale et gitane très présente. La rencontre entre les deux à mon niveau s’est faite naturellement, la culture méditerranéenne me correspondant. Puis mon langage artistique et ma vie privée se sont mélangés ; autodidacte, j’ai appris de manière sauvage et instinctive, et donc de manière assez radicale.

Artiste exigeant dans vos collaborations et vos compositions, vous l’êtes aussi lorsqu’il s’agit de trouver les mots qui caractérisent votre langage artistique.

Il n’y a rien d’exotique dans ma démarche, car je travaille avant tout avec les gens qui me ressemblent. Il y a souvent un malentendu, j’entends dire « Titi Robin cherche à aller vers les autres » alors que je cherche à exprimer ce que je suis moi. J’ai eu à inventer mon propre langage, inspiré par la culture méditerranéenne comme j’ai fini par le comprendre au bout de quarante ans de carrière. Il y a une cohérence culturelle et historique dans tout cela, et je n’assemble rien de disparate : l’art et la culture des pays de la Méditerranée sont reliés à l’Inde par la culture gitane depuis des millénaires. Ce n’est pour moi aucunement de la fusion, je ne fais que réactiver une mémoire passée sous silence. A ceux qui disent « pourquoi Titi Robin va là-bas ? », je réponds « pourquoi les autres construisent-ils des murs ? ».

Ce positionnement va à l’encontre du genre « world music » et de ses assemblages musicaux disparates.

Pour créer un langage et une oeuvre artistique on ne peut pas juste faire son marché comme ça. Je veux créer quelque chose de fertile et de cohérent et n’arrête pas de refuser les propositions de collaborations d’artistes connus qui souhaitent simplement ajouter ma « patte ». Je veux travailler uniquement avec les gens à qui j’ai quelque chose à dire et dont la musique a un sens dans mon oeuvre. Cela peut paraître étrange, mais je ne vais pas chercher des influences : je me vois plutôt en train de creuser un tout petit trou très profond dans ce grand terrain qu’est la musique et l’art. Ainsi j’invente une forme musicale en m’inspirant de la tradition. Avec Erik Marchand par exemple j’ai utilisé le oud dont les maqamat correspondaient davantage aux modes du chant breton qu’une guitare. Cela pouvait passer pour du métissage, mais Erik Marchand sentait que le chant purement traditionnel qu’il interprétait était mieux respecté de la sorte. La musique classique arabe et la musique traditionnelle bretonne sont toutes deux des musiques modales, alors que la musique occidentale moderne -et la guitare- a évolué harmoniquement. Il y a un pur paradoxe qui au fond n’en est pas un, bien au contraire.

C’est dans cet esprit que « Les Rives » (coffret rassemblant « Laal Asmaan », « Gül Yapraklari » et « Likaat », produits respectivement en Inde, en Turquie et au Maroc en 2011) puis « Taziri » ont éclôt.

Tous ces albums font partie d’une seule oeuvre, et Taziri est une tâche de couleur dans ce tableau. Beaucoup de gens abordent les musiques du monde en piochant ici et là au gré de leurs inspirations, mais moi je n’y crois pas. Encore une fois je vais vers les gens dont je suis proche et me méfie de l’exotisme. Quand Mehdi Nassouli joue avec moi ou avec son propre groupe, il n’utilise absolument pas le même répertoire, cela n’a rien à voir. Les musiciens que j’invite sur mes albums s’adaptent à ma vision, tout en apportant quelque chose à dire à l’intérieur de cette dernière. Ainsi dans le spectacle « Rives », c’est selon mes règles du jeu et à travers mes compositions que les musiciens marocains, turcs et indiens se sont exprimés, avec leur culture et leur sensibilité. Mon prochain album fait également partie de ce tableau, à la difficulté que comme en peinture, rajouter une touche peut changer le sens de l’ensemble ou insuffler une dynamique nouvelle.

Quelle place possède « Taziri » dans cet ensemble ?

Capture d’écran 2015-05-20 à 11.56.53J’ai rencontré Mehdi lorsque je cherchais des musiciens au Maroc pour enregistrer « Likaat ». Lorsque ce disque est sorti avec les deux autres sous la forme du coffret « Les rives » nous avons tourné pendant trois ans avec les musiciens des trois albums réunis et avons appris à nous connaître. Certains morceaux de « Taziri » me renvoient cependant à mes débuts dans le groupe « Johnny Michto » où je jouais du bouzouk électrique aux côtés de deux bendirs joués par des amis marocains. C’est un peu comme si la boucle était bouclée ; j’ai tellement entendu de musique marocaine à Angers lorsque j’étais jeune, cela fait partie de mon histoire. Ainsi la première chose que j’ai faite après avoir enregistré le disque au Maroc a été de le distribuer à ces amis angevins qui ne comprenaient pas pourquoi j’étais parti travailler avec un label de là-bas. Ma démarche, celle de choisir une maison de disque de Inezgane (dans la banlieue d’Agadir, ndU) les a touché.

Vous rejetez les étiquettes, mais présentez « Taziri » comme du blues méditerranéen, ce n’est pas un peu racoleur ? 

Capture d’écran 2015-05-20 à 11.57.04Je l’assume, même si c’est racoleur ! Il y a eu des étiquettes qui ont été mises sur ma musique et que je n’assumais pas, contrairement à celle-ci dont j’ai joué consciemment. J’ai pensé que sous l’appellation blues méditerranéen qui évoque à première vue les Etats-Unis ce disque parlerait davantage à des gens férus d’une culture globale occidentalisée qui ne sont a priori pas trop attirés par ma musique. Tout le monde sait que le blues tire cependant ses racines d’Afrique de l’Ouest, et des artistes comme Ali Farka Touré ont beaucoup joué sur cette filiation. En France nous avons un lien géographique plus proche avec les origines du blues, le Maroc est bien plus près et familier à nos yeux que la Louisiane. Ce sont les rives d’une même « mère », ce sont nos cousins. Cela m’amusait de faire du blues en puisant directement dans notre héritage méditerranéen et ma propre culture, sans rien emprunter aux Etats-Unis. C’est un clin d’oeil réel, je me définirais pas mon album comme ça, mais je peux accepter ce slogan. Et puis j’ai tenu à conserver mon approche radicale et mon exigence artistique tout en produisant un album plus immédiat et plus facile, à la différence de mon précédent album, un récital de poésie enregistré avec Michael Londsale (« L’ombre d’une source », World Village 2014).

Pour reprendre cette métaphore du trou que vous creusez, vous semblez au fil des années atteindre le coeur de la Terre. De la sorte, votre musique capte l’essence commune des différentes expressions musicales qui vous attirent, et offre un certain langage universel. 

Ici encore je ne suis pas d’accord avec cette idée d’universalisme. Ce qui m’intéresse chez Mehdi Nassouli par exemple, c’est sa forte identité, à l’opposé d’un langage universel. Idem pour Erik Marchand ou Gulapi Sapera. Ils ont une forte culture (bretonne et indienne en l’occurrence) que je ne veux pas diluer. J’aime les gens qui savent d’où ils viennent, comme je sais d’où je viens. Je n’ai ainsi pas de problèmes par rapport à mes racines, et peux m’ouvrir plus facilement. Je pense que les problèmes d’intolérance actuels sont le fait de personnes qui ne savent pas qui elles sont. Quand tu sais qui tu es, c’est beaucoup plus simple. Ce langage universel est mon langage à moi, comme un poète ou un peintre qui se construit un style. Il s’agit d’un parti pris qui est souvent mal interprété ; peut-être que cela sera compris lorsque j’aurais quitté cette terre. En attendant même les gens que j’aime beaucoup parlent mal de ma musique, et me renvoient quelque chose qui n’est pas ma démarche. Mais si vous entendez universel dans le  sens où ma musique peut parler à un maximum de personnes malgré les différences et l’inconnu apparents, alors vous avez raison.

‘Taziri’ de Titi Robin avec Mehdi Nassouli, sortie le 21 avril 2015.

En concert mercredi 20 mai 2015 à l’Alhambra (Xe).

Propos recueillis par Coline Houssais.

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Cette entrée a été publiée le 20 mai 2015 par dans Interview, Magazine, et est taguée .
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