Ustaza à Paris

L'Agenda culturel arabe – باريس عاصمة العروبة

Ustaza rencontre Emma Raguin et Kamal El Mahouti du Panorama des Cinémas du Maghreb et du Moyen-Orient

Alors que le Panorama des Cinémas du Maghreb et du Moyen-Orient s’apprête à célébrer sa 10e édition (du 31 mars au 19 avril 2015), Ustaza a rencontré Kamal El Mahouti et Emma Raquin, respectivement fondateur et directrice artistique du festival : l’occasion de revenir sur les spécificités d’une manifestation très dyonnisienne et de décortiquer ensemble le programme des semaines à venir.

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Kamal El Mahouti et Emma Raguin en compagnie de Mehran Tamadon, réalisateur du documentaire IRANIEN (Tous droits réservés Alexandre Gouzou)

Tout d’abord, comment est né le PCMMO, ou Panorama des Cinémas du Maghreb et du Moyen-Orient ?

K.E.M : Je regrettais en tant que cinéaste ayant grandi en France d’avoir si peu accès à la culture visuelle du pays d’origine de mes parents, le Maroc. Ce manque de visibilité étant d’autant plus regrettable que le Maroc pouvait se targuer d’une industrie cinématographique dynamique et relativement développée, avec ses professionnels, ses sociétés de production et son centre cinématographique. Le PCMMO avait donc pour but à l’origine de combler ce manque en mettant en valeur la richesse de la cinématographie marocaine. La première édition a eu lieu en 2006 avec le soutien du GARP (Groupement des Auteurs, Réalisateurs et Producteurs, ndU) et du CCM (Centre Cinématographique Marocain ndU) au cinéma l’Ecran de Saint-Denis. Dès le début le public a été au rendez-vous de ces films peu diffusés en France, et les retours sur les projections ont été très forts.

Des cinématographes du Maroc, le Panorama s’est rapidement étendu au reste du monde arabe…

E.R : Frustrés d’être limités à un seul pays cependant nous avons programmé dès la deuxième année une fenêtre ouverte sur le cinéma algérien avec la projection de « Rome plutôt que vous » de Tariq Teguia. Puis avons étendu le panorama aux cinémas du Maghreb l’année suivante, pour regretter la seconde d’après de ne pas avoir mis en valeur l’incroyable cinématographie égyptienne, libanaise et palestinienne. De « Panorama des Cinémas du Maghreb » nous sommes donc passés au « Panorama des Cinémas du Maghreb et du Moyen-Orient »…nous sommes le seul festival qui s’autorise à changer de nom tous les deux ans !

K.E.M : Il était important pour nous de ne pas dire « monde arabe » car ce dernier est une aire géographique regroupant des peuples et des cultures qui ne veulent pas forcément être identifiés en tant qu’arabes. En choisissant le terme « Moyen-Orient » nous avons pu aussi aborder le cinéma turc, iranien, arménien ou encore israélien, dont certaines problématiques peuvent être communes à celles des pays arabes.

De quelle manière le PCMMO a-t-il évolué au cours de la dernière décennie ? 

K.E.M : Le public est de plus en plus nombreux (5000 personnes en moyenne lors des dernières éditions) et se fidélise. Nous avons une fréquentation à la fois d’abonnés au cinéma l’Ecran de Saint-Denis -où se déroulent la plupart des séances- et de familles dyonnisiennes -originaires notamment d’Egypte et de Kabylie- avec qui nous travaillons via les médiateurs culturels de la Ville. Le festival s’est également ouvert à un public moins averti grâce à notre partenariat avec une poignée de salles parisiennes. Et notre programmation inspire désormais celle de bon nombre d’établissements culturels, en France comme à l’étranger, au bénéfice des films que nous avons sélectionné.

E.R : Depuis deux-trois ans j’observe qu’il y a de plus en plus de jeunes, tous horizons confondus, grâce notamment au « prix des lycéens » pour le meilleur court-métrage que nous organisons en parallèle du prix du jury. Il y a des cinéastes en herbe intéressés par nos rencontres professionnelles mais aussi les « enfants du Panorama » qui ont découvert le cinéma grâce à nous au collège et qui reviennent en tant qu’étudiants en cinéma ou en médiation culturelle, c’est extrêmement gratifiant. Mais le public n’est jamais gagné, et nous avons le trac à chaque édition !

K.E.M : Depuis sa création le PCMMO oeuvre à la rencontre des publics et à la diffusion de la connaissance. Nous voulons donner à tout le monde la possibilité de discuter, de découvrir, de s’enrichir et de nouer des liens avec les autres. Nous pouvons compter pour cela sur une équipe de bénévoles passionnés par vitalité et la créativité des cinématographies arabes et moyen-orientales, toujours prêts à dénicher la perle rare et à partager ses coups de coeur personnels, qu’il s’agisse d’art vidéo, de recherche expérimentale très moderne ou de formats plus classiques comme les fictions et les documentaires au contenu toujours très fort. Au fil des ans nous continuions de mettre en valeur l’incroyable diversité de ce cinéma tout en suscitant les rencontres avec le public, au nom d’une saine curiosité.

E.R : Ce n’est pas un hasard si le PCMMO s’est implanté à Saint-Denis, et la réussite du PCMMO est indissociable de l’esprit qui anime ce véritable symbole de l’histoire de la culture populaire. Les nouvelles priorités de la municipalité liées à l’accroissement de la population ainsi que les mesures de réduction budgétaire demandées risquent de changer la donne mais j’espère que Saint-Denis va continuer à porter l’étendard de la culture dans la couronne. C’est à mon sens ce qui fait que la ville « tient » par rapport à d’autres villes, un ciment merveilleux, un outil d’émancipation et de rencontres !

Olivier Hadouchi, Nadia Meflah et Emna Mrabet, l'équipe de chargé-e-s de programmation du PCMMO / Les chevilles ouvrières du PCMMO ! (Tous droits réservés : Alexandre Gouzou)

Le PCMMO s’inscrit ainsi pleinement dans une politique culturelle de proximité et de qualité, plus que jamais nécessaire…

K.E.M : En plus du festival à proprement parler nous collaborons avec les médiathèques de la région autour de leur programmation à destination de plusieurs publics : pour les enfants par exemple nous organisons régulièrement des «  ciné junior », projections de courts-métrages assorties d’une discussion. Quant aux adultes nous avons repris récemment un documentaire sur la jeunesse égyptienne. Nous recevons également des demandes de partage de programmation d’autres festivals, ce qui permet de faire davantage connaître les films que nous avons sélectionné. Et puis il y a enfin les « soirées coup de coeur » organisées tout au long de l’année où nous présentons en avant-première les films que nous voulons particulièrement défendre. A chaque fois le public nombreux nous fait confiance. Les ciné-clubs de quartier ont été un immense succès, et si nous voulions répondre à toutes les sollicitations des acteurs locaux nous aurions de quoi opérer en permanence. Un rêve, qui nécessiterait néanmoins un renforcement de notre structure.

E.R. : Ce que nous faisons est très important ; les véritables plateformes de rencontre et d’échange interculturels ne sont pas assez nombreuses. Je connais plein de gens qui grâce au PCMMO sont moins prompts à juger et ont ouvert leur horizon. L’idée même du débat est essentiel dans notre société : les opinions quelles qu’elles soient s’expriment, les désaccords permettent d’échanger les points de vue. Depuis les attentats néanmoins je ressens un retrait de la part de certains responsables politiques et institutionnels qui m’attriste beaucoup. Je m’attendais en effet à ce que l’on nous dise « on a besoin de vous, on a besoin que vous soyez actifs en permanence ». J’ai peur que le scénario de l’après-émeutes de 2005 ne se reproduise avec son cortège de déclarations d’attention qui n’aboutissent à peu de choses sur le terrain. Il y a actuellement beaucoup de coupes budgétaires dans la culture alors que jusqu’à preuve du contraire c’est leur meilleur moyen de se construire comme individu libre, de développer sa capacité de penser, de raisonner, de critiquer, de s’ouvrir à l’autre et donc d’agir en tant que citoyen actif.

Et il est aussi une tribune pour des cinémas qui gagneraient à être davantage distribués en France !

K.E.M : Tout à fait. Nous organisons dans cette optique des tables-rondes professionnelles, et ce depuis le début. Ces rencontres entre réalisateurs et producteurs ont abouti à des collaborations, ce qui est notre plus grande satisfaction. En parallèle de nos masterclass nous favorisons également la mise en réseau à destination de jeunes cinéastes qui veulent présenter leurs projets. Evidemment nous n’avons pas vocation à rivaliser avec les plateformes professionnelles de l’industrie cinématographique arabe, qui est déjà très bien organisée et qui possède ses marchés du film, à Dubaï ou à Cannes. Mais nous sommes aussi un bon outil de promotion pour des films qui ont vocation à être présentés dans les salles françaises, car les distributeurs peuvent venir juger de leur réception par le public et rencontrer les producteurs.  Nous organisons ainsi une table-ronde sur la distribution de la cinématographie du Sud : malheureusement beaucoup d’excellents films ne sont pas présentés dans des festivals européens car les vendeurs internationaux préfèrent les garder en espérant trouver un distributeur. Ils bloquent le film un an, deux ans alors qu’ils pourraient rencontrer leur public -et potentiellement des distributeurs- dès maintenant, c’est une perte de temps !

A ce propos, quels sont les moments forts de cette édition ?

E.R : Il y en a beaucoup ! Tout d’abord nous avons voulu faire un focus sur le cinéma marocain à l’occasion des dix ans du PCMMO, car c’est avec lui que nous avons commencé. Le festival durant trois semaines, nous pouvons parcourir la création cinématographique d’un pays en profondeur tout en présentant d’autres films. Nous allons ainsi rendre hommage au cinquantenaire de la disparition de Ben Barka (projection de « J’ai vu tuer Ben Barka » de Serge Le Péron jeudi 2 avril et de « Ben Barka, l’équation marocaine » de Simone Bitton samedi 4 avril), tandis que « No Land’s Song« , ce magnifique film iranien de Ayat Najafi fera l’ouverture du festival (mardi 31 mars). « No Land’s Song » suit le parcours d’une compositrice iranienne qui veut organiser un concert de femmes chanteuses solistes, ce qui est interdit dans son pays, et qui finit par faire exister ce concert, avec la participation de Elise Caron, Jeanne Cherhal et Emel Mathlouthi. C’est une aventure formidable, qui montre comment à force de conviction et de détermination un artiste peut faire bouger les lignes. Nous reprogrammons aussi « Un Nid dans la chaleur » qui avait bouleversé le public lors de la première édition du festival, et qui nous a été redemandé ! Personnellement j’aime beaucoup « Le chant des tortues » de Jawad Rhalib, un documentaire sur le mouvement du 20 Février (vendredi 3 avril), « Les Terrasses » de Merzak Allouache (samedi 11 avril en avant-première), « Bla Cinima » de Lamine Ammar-Khodja (jeudi 2 avril) et surtout notre film de présentation « Le Challat de Tunis » de Kaouther Ben Hania (mardi 7 avril et dimanche 12 avril), un « documoqueur » menteur mémorable. Et puis il y aussi « 10949 Femmes » de Nassima Guessoum (vendredi 3 avril), ce très beau portrait de moudjahidat, un film personnel d’une grande force qui nous replonge avec une figure historique très importante dans cette tranche d’histoire partagée entre la France et l’Algérie, la guerre d’indépendance.

K.E.M : Du côté des tables-rondes nous organisons dimanche 5 avril une rencontre avec les associations « Syrie moderne démocratique et laïque » (MDL) et « ChamS Collectif Syrie » autour Yassin Haj Saleh, dramaturge et sujet du documentaire « Notre Terrible Pays« , une ode à la vie malgré les horreurs de la guerre. En partenariat avec l’Institut du Monde Arabe nous proposerons mardi 14 avril une rencontre professionnelle sur le thème « Tourner un court-métrage au Maghreb : quelles opportunités ? », une table-ronde sur la liberté de création dans le cinéma ainsi que la projection en avant-première de « Villa Touma » de Suha Arraf, un film très étonnant dont l’action se passe à Ramallah. Sans compter la soirée de clôture, qui se déroulera également à l’IMA dimanche 19 avril. Dans le cadre de notre partenariat avec « Magic Barbès » nous diffuserons également à l’Institut des Cultures d’Islam  « Number One« , une comédie marocaine formidable de Zakia Tahiri (vendredi 10 avril). A Saint-Denis, nous aurons l’honneur de recevoir le nouveau directeur du centre cinématographique marocain pour une série de discussion sur la création de plateformes de production et de distribution à cheval entre la France et le Maroc, ainsi qu’Unifrance.

E.R. : Mais le mieux est d’inviter les spectateurs à regarder le programme, et à faire leur choix !

10e édition du Panorama des Cinémas du Maghreb et du Moyen-Orient, du 31 mars au 19 avril 2015 au cinéma l’Ecran Saint-Denis (93) ainsi que dans les salles suivantes : Institut du monde arabeLe LouxorL’EntrepôtInstitut des cultures d’islam ICI, Louis-Daquin, L’Etoile, Le Studio, l’Espace 1789 et Le Trianon.

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Cette entrée a été publiée le 31 mars 2015 par dans Agenda, Cinéma, et est taguée , , , , , , , , , .
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