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Conversation avec Aicha M’Barek et Hafiz Dhaou autour de « Sacré Printemps »

« La liberté s’absente parfois mais ne disparaît jamais ». C’est sur ces mots que s’ouvre « Sacré Printemps », la dernière oeuvre des chorégraphes tunisiens Aicha M’Barek et Hafiz Dhaou, présentée tous les soirs jusqu’à samedi au théâtre Le Tarmac (XXe). Pendant près d’une heure, un vent de folie, de démence souffle sur scène, tout simplement parce que les corps longtemps opprimés s’expriment. Comme des oisillons apprenant à voler ils tâtonnent, bafouillent, trébuchent. Ce parcours en apparence erratique est pourtant essentiel car ce sont dans ces moments d’instabilité que les bases d’un nouveau vivre-ensemble sont posées.

blandine soulage

« Sacré Printemps » énonce clairement les étapes d’une révolution : la censure, l’ordre abusif représenté par des militaires, puis la révolution, les manifestations, l’expression finalement libérée. Viennent ensuite les martyrs, le deuil, ces vies fauchées en plein vol. Ces corps disloqués, un enchevêtrement foetal, symbole d’une insurrection réduite à l’état de larve, mais non tuée dans l’oeuf car c’est une fois le tyran tombé que le combat commence : quelle société, quel projet commun, quelle constitution, quelle cohabitation entre des gens fondamentalement différents -et c’est le propre de l’être humain- maintenu dans l’unité factice d’une dictature ? Le peuple se réveille enfin, s’exprime, balbutiant mais de plus en plus affirmé. Se dessinent des initiatives isolées, les relations perpétuellement mouvantes entre les différentes composantes de la société, alliés d’un jour, ennemis d’un autre, et les alliances au gré des opportunités…puis tout à coup le fil d’Ariane se coupe, et vous laissez le spectateur déboussolé face à ces architectes de l’an zéro plus libres, mais aussi plus fragiles.

Hafiz Dhaou : De manière constante dans notre travail, la fin de chaque pièce est laissée en suspens pour servir d’ouverture à la prochaine…c’est au spectateur de conclure en se positionnant vis-à-vis de toutes les émotions qu’il a traversé. « Sacré printemps » en particulier ne peut pas comporter de conclusion car la pièce commence après le temps zéro ; ce n’est donc pas une description de la révolution -ça c’est le travail des médias- mais plutôt un travail sur l’onde de choc qu’induit la révolution tunisienne ou d’autres révolutions, à l’intérieur comme à l’extérieur de la Tunisie.

Aicha M’Barek : Nous voulions souligner cette volonté permanente des membres d’une société d’être « un », ce qui nous échappe parfois. Si au début de la pièce nous sommes le même instrument du rythme, nous finissons par nous affranchir de cette cadence et imposer notre propre mouvement dans cette grande inconnue qu’est le futur. C’est ce qui peut interloquer : le sens du rythme s’effiloche, se perd…le spectateur se sent alors « lâché » car il doit soudainement passer d’un état passif de réception à un état actif de positionnement par rapport à ce qu’il voit et ressent.

Sacré Printemps 5 - Photo Blandine Soulage

Le Sacre du Printemps du compositeur russe Igor Stravinsky -auquel vous faites un clin d’oeil dans le titre de votre pièce- s’est imposée comme une oeuvre majeure pour beaucoup de danseurs après sa première scandaleuse au Théâtre des Champs-Elysées en mai 1913. Visez-vous la même universalité ?

HD : Il se trouve que « Sacré Printemps » est notre pièce la plus universelle. Avec le recul je me rends compte que nos autres oeuvres ont des codes plus locaux, car nous écrivons nos pièces pour un public tunisien. C’est pourquoi par exemple les entrées se font de droite à gauche et non pas de gauche à droite. Depuis de nombreuses années nous avons ainsi développé une grammaire particulière, et ce dernier projet est truffé de références à nos travaux antérieurs. Du coup ce dialogue entre ces références nous permet d’offrir plusieurs grilles de lectures au spectateur : le conceptuel, le théâtral, le minimaliste, le danseur rituel peuvent chacun trouver leur compte.

AM : Au-delà des différentes strates sur lesquelles nous jouons, nous n’avons pas voulu enfermer cette pièce dans un imaginaire particulier, malgré le vécu dont elle est issue : l’écriture prime sur l’Histoire, c’est ce qui donne son universalité.

HD : C’est pour cela que nous avons pris notre temps avant de concevoir « Sacré Printemps » et que nous avons refusé de produire quelque chose immédiatement après la révolution. Toutes nos pièces ont été amorcées à Tunis sauf celle-ci : vu le sujet nous avions peur de tomber dans la nostalgie et le cliché. Nous voulions avant tout revisiter notre langage, loin de toute pression, et le recul était essentiel pour analyser les métamorphoses et les urgences des corps, cette façon de balbutier, de dégager, de redire la même chose de plus en plus fluide et affirmée.

AM :  Avoir face à nous des interprètes qui ne sont pas de notre culture nous a obligé à mettre des mots sur ce que nous voulions transmettre et qui nous paraissaient alors comme une évidence : comment communiquer explicitement une émotion sans la dénaturer ? Etre à l’écoute des articulations des choses, travailler sur un « état de corps » particulier et pas servir le tout sur un plateau s’est révélé nécessaire pour dépasser cet obstacle. Nous n’avons pas encore joué la pièce en Tunisie (première tunisienne prévue le 2 mai) mais nous avons déjà eu des retours très intéressants qui confirment que « Sacré printemps » a su se détacher de son contexte initial. A Mâcon par exemple où nous avons joué peu de temps après les attentats du 7 janvier le public, encore sous le choc et l’émotion s’est reconnu dans cette pièce non par rapport à la révolution, mais par rapport à l’état d’urgence des corps qui tentent de rester soudés et de cohabiter même si cet équilibre leur échappe parfois. L’actualité a rattrapé la pièce et lui a donné un nouveau sens.

Sacré Printemps 3 - Photo Blandine Soulage

Vous déclarez être à l’écoute de la posture et l’amplitude du corps du danseur qui diffèrent à chacun de vos spectacles et font partie de ce que vous appelez votre grammaire. Si la danse a été relativement épargnée par la censure sous le régime de Ben Ali, accusez-vous les changements de « l’état de corps » de la société tunisienne dans cette dernière ?

AM : Avant la révolution il y avait toujours une tension, une retenue liée à la situation politique. Maintenant nous sommes toujours alertes, et sommes devenus aux aguets pour s’adapter à cette nouvelle instabilité et ne pas revivre ce que nous avons vécu. Pour ne pas devenir l’alibi d’une politique que nous ne cautionnons pas.

HD : Nous ne nous laisserons pas entraîner dans la logique d’avant. Nous ne sommes pas dupes de la première fois, c’est ce qui a changé. Le corps libéré est porteur d’une nouvelle tension liée à l’incertitude. Par le déséquilibre du plateau, le « gouffre noir » nous avons justement voulu traiter ce qui n’est pas là, cette inconnue. Dans « Kharbga », pièce conçue en 2011 nous avions déjà fragilisé nos certitudes en installant cinq tonnes de gravier sur la scène où nous dansions, nous privant de nos appuis -au sens propre du terme.

Les trente deux silhouettes qui occupent le côté cour de la scène interpellent de manière saisissante le spectateur à la fois par leur effet de masse et le dessinateur auquel elles sont associées, Bilal Berreni alias Zoo Project. Leur rigidité bichrome qui contraste avec la souplesse colorée des sept danseurs renforce l’hommage silencieux à leur créateur et aux martyrs de la révolution. Ultime trace d’un combat oublié par certains, dernier souvenir de destinées interrompues, leur regard interrogateur semble demander des comptes à tous ceux qui oseront se réclamer de l’idéal pour lequel ils sont tombés.

HD : Ca c’est votre interprétation ! Trois silhouettes ont été réalisées par Zoo Project, et le reste ont été conçues par Dominique Simon, un ami lyonnais qui -à l’exception de la silhouette de Bilal- a représenté des artistes, collègues, ouvriers, notables, ou encore anonymes qui défendent et possèdent en eux une révolution silencieuse. La neutralité des expressions de chaque silhouette incite le spectateur a y poser ses propres émotions, ce qui réussit apparemment ! Si Zoo Project a en effet conçu ses premières silhouettes pour rendre hommage aux martyrs à la demande de leurs proches, nous avons nous voulu célébrer le vivant de manière silencieuse et omniprésente. Ces silhouettes, bien qu’en noir et blanc n’ont rien de mortifère, nous les voyons souriants, vivants. La culture de la mort n’est pas dans notre pays.

AM : Nous nous sommes habitués à leur présence, on leur parle, on saisit leur regard, un dialogue s’est instauré avec elles. Quelle que soit la configuration de l’espace dans lequel nous nous produisons il y a toujours 32 silhouettes, qui prennent ainsi plus ou moins de place. La pièce est remise en jeu à chaque fois, vu que théâtres et volumes ne sont jamais les mêmes. Au Tarmac nous allons avoir l’opportunité de jouer quatre fois, ce qui va nous permettre de s’approprier l’espace sur la durée.

Sacré Printemps 7 - Photo Blandine Soulage

Pour conclure, vous vivez à Lyon depuis 2005 mais demeurez très impliqués dans le monde de la danse contemporaine tunisien : de quelle manière ?

HD : La Tunisie est l’un des rares pays de la région où les artistes s’assument depuis longtemps et possèdent plus de liberté et de moyens pour travailler et exister. Il y a eu pour cela une première génération de pionniers, à laquelle s’est succédée une période dominée par quelques familles d’artistes qui refusaient de travailler les uns avec les autres. Puis notre génération est arrivée, qui a pris à bras le corps l’écriture et qui tente de transmettre le flambeau d’une grande exigence professionnelle aux jeunes. C’est au nom de cette exigence professionnelle que nous avons imposé que nous ne vivons pas en Tunisie, tout simplement parce que nous ne pourrions pas y vivre de notre art en toute indépendance.

AM : Nous nous devons cependant d’être la garantie qu’il est possible d’être artiste en Tunisie, de se marier et d’avoir des enfants, acquérant par là un certain statut et une légitimité sociale. On essaie de leur donner espoir et avons cette responsabilité car nous leur avons fait croire que c’était possible. Il faut les accompagner en leur donnant le choix et la liberté de savoir où ils veulent aller, contrairement à la génération précédente qui ne nous a pas laissé choisir.

HD : Dorénavant lorsque nous allons à Tunis nous venons avec un projet concret car c’est très important que les jeunes danseurs puissent multiplier les collaborations. C’en est fini des envies, des slogans, des promesses : on te propose quelque chose de tangible, tu peux travailler avec nous c’est bien, tu ne peux pas ce n’est pas grave, et puis chacun continue d’avancer…

Propos recueillis par Coline Houssais.

« Sacré Printemps » de Aicha M’Barek et Hafiz Dhaou, du 18 au 21 mars 2015 au Théâtre Le Tarmac. 

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Cette entrée a été publiée le 18 mars 2015 par dans critique, Interview, Magazine, et est taguée , , , , , .
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