Ustaza à Paris

L'Agenda culturel arabe – باريس عاصمة العروبة

Révéler Maya-Inès Touam, photographe

INTERVIEW. Rencontrée au vernissage de son exposition « Révéler Marianne » à la désormais défunte Galerie 28Bis (they’ll be back !) au mois de janvier dernier, Maya-Inès Touam photographie depuis quelques années les femmes des trois côtés de la Méditerranée, glissant son objectif dans les plis d’identités subtiles et complexes. Ustaza a voulu en savoir plus sur cette artiste commode aux multiples terroirs.

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Maya-Inès Touam, Alger, mars 2015 (Crédits : Maya-Inès Touam) / Photo de couverture, détail (Crédits : Maya-Inès Touam)

Revenons pour commencer sur « Révéler Marianne », conçue et présentée dans le contexte très particulier de l’après 7 janvier. La galerie 28Bis avait proposé à plusieurs artistes de livrer leur réaction à chaud après la vague d’attentats qui avait secoué la France dans le cadre de l’exposition « Charliexpo », et tu avais répondu à l’appel avec une série de Mariannes modernes originaires du monde arabe qui brandissaient toute un écriteau « habibi » (mon chéri en arabe, ndU).

Dans le contexte tendu « post-attentat » j’ai eu envie de fédérer autour de notions vitales pour contrer le sentiment de panique qui menaçait la France.
Pour cette exposition la réaction à chaud me faisait peur car il s’agissait de savoir quoi et comment exprimer. Je ne suis pas la personne la plus engagée politiquement, et le brainstorming que nous avons fait pendant quatre jours avec les membres actifs du collectif HAB.B. (dont je fais parti) nous a forcé à réfléchir autour des valeurs citoyennes métissées que nous voulions clairement défendre . On a longtemps cherché, en évitant de se perdre. Moi je voulais de l’humour car c’était un bel hommage à Charlie Hebdo qui montrait que quoi qu’il arrive, avec ou sans nous la vie continuait. On a trouvé que le mot « amour » (« houb », d’où vient « habibi ») fédérait plus justement un peuple. Qu’on le veuille ou non, l’amour survit à toutes les circonstances, c’est le synonyme même de la vie. Le choix final a porté sur « habibi » car il nous paraissait être la déclinaison du mot « houb » la plus connue en France. C’est un surnom affectueux que nous nous donnons entre amis et qui est utilisé dans beaucoup de milieux. En plus c’est un mot rond, doux, qui porte plein de choses en lui. Et pour ceux qui ne le connaissent pas c’est l’occasion d’apprendre un nouveau mot !

Quatre jours de réflexion, puis le casting sauvage pour trouver tes Mariannes, et des séances photos à la va-vite assez cocasses…

Je cherchais des filles d’origine arabo-musulmanes, croyantes ou pas.
Je ne suis pas pratiquante, comme beaucoup de mes amies, mais me revendique de culture ou d’éducation musulmane. En retenant ces critères nous cherchions à montrer des jeunes filles ou des femmes françaises qui affirment leur multiplicité, au même titre que tout le monde. Le débat public porte hélas encore sur l’identité comme un concept hermétique et simple.
Par exemple je me souviens avoir vu une journaliste demander à la mère de Imad Ibn Ziaten (soldat français, première victime de Mohammed Merah en 2012, ndU) si elle se sentait avant tout française ou musulmane. Cette pauvre femme a mis deux minutes avant de répondre car que cette question est complètement con, elle a été posée pour enfoncer le cliché.
Le message que véhicule « Révéler Marianne » prend alors tout son sens, et c’était beau de voir à quel point à travers cette série mes modèles se sont mobilisées et m’ont soutenu. Comme Samia, qui n’a pas pu manifester le 11 janvier parce qu’elle était enceinte, mais qui a voulu s’exprimer à tout prix d’une manière ou d’une autre.
La chaleur humaine a permis d’atténuer le froid glacial de la galerie non chauffée où nous avons installé mon studio (la galerie 28Bis était un squat installé dans des toilettes publiques datant de la Belle-Epoque situées en sous-sol au niveau du 28Bis du boulevard Bonne Nouvelle dans le Xe arrondissement de Paris, ndU) et où nous avons travaillé jusqu’à l’épuisement pour que tout soit prêt à temps pour le vernissage le 14 janvier.

"Révéler Marianne", Paris, janvier 2015 (Crédits : Maya-Inès Touam)

Malgré la particularité de la situation dans laquelle cette série a vu le jour, « Révéler Marianne » porte sur ton sujet de prédilection ; les femmes originaires des pays arabes, et plus particulièrement les femmes de culture musulmane.

En effet je travaille beaucoup sur ces femmes car elles représentent la majorité des femmes du monde arabe (notamment en Algérie dont ma famille est originaire). Cette thématique m’intéresse d’autant plus que je ne suis pas croyante tout en étant issue de ce milieu. Si je l’étais j’aurais probablement travaillé sur autre chose… qui sait!
Pour le moment en tout cas c’est le point de départ de mon travail de ces trois dernières années, ce qui me permet une approche très « pan-arabe ». Je ne suis pas spécialisée sur une région ou un territoire en particulier.
En revanche je m’intéresse aussi beaucoup aux femmes des autres communautés du monde arabe, notamment juives. Je suis également partie vivre au Liban il a peu de temps, et la diversité religieuse du pays m’a permis d’aiguiser mon ressenti sur les communautés religieuses.

Que cherches-tu à montrer exactement en choisissant ce sujet ?

J’aime travailler sur le fait que la femme musulmane, dans l’espace public et privé, oscille entre soumission et sacralisation. Je ne pense pas que mon travail soit particulièrement féministe, je mets plus en lumière la beauté fragile de la femme, en tout cas dans son ambivalence. Mon mémoire sur les représentations de la femme musulmane dans l’art contemporain m’a permit de découvrir un monde fascinant. Je pense aller plus loin dans cette démarche académique en y consacrant un doctorat car peu de choses ont été dites ou faites à ce sujet.
En effet, la photographie des années 1950 est truffée de clichés orientalistes reléguaient les femmes indigènes au rang de prostituées, c’est une erreur sur laquelle j’aimerais revenir. J’ai cependant commencé à appréhender ce sujet de manière détournée : une première série sur des personnes séropositives m’a amené à travailler sur ma grand-mère à l’hôpital, une chibania (masculin : chibani, terme désignant les personnes âgées originaires d’Afrique du Nord et immigrées en France lors des Trente Glorieuses, ndU) atteinte d’Alzheimer. Si elle ne parle plus qu’arabe à cause de la maladie, elle continue de comprendre le français et nos séances photos se sont déroulées en jonglant entre les deux langues, miroirs de nos identités. A partir de là j’ai continué à travailler sur la femme arabo-musulmane en me dirigeant vers une approche globale moins liée à mon histoire.

Intuition

"Intuition", Paris, 2010-2011 (Crédits : Maya-Inès Touam)

Tu dénonces cette tendance du discours occidental à réduire la femme arabo-musulmane à un simple objet, dans l’art comme en politique, alors que tu as toi-même choisi ces femmes comme sujet de travail. Comment fais-tu pour éviter l’écueil de l’exotisation ?

C’est la place de la femme et son ambivalence qui m’intéresse. Pour parler du voile, je trouve que la position qu’on donne à ce dernier est fascinante, à travers tous les symboles que l’on projette sur lui. Je n’ai pas la prétention de faire évoluer les moeurs et les mentalités avec mon travail mais je veux explorer un phénomène de société en jouant sur ce qui est dit de ces femmes. Je cherche dans la multiplicité du positionnement de la femme musulmane à soulever toutes ces questions sans donner forcément une réponse unanime, sinon esthétique ou plastique.
Lorsque j’ai fait mon mémoire j’étais obsédée par les frontières de la liberté d’expression de la femme de culture musulmane, où elle commençait et se terminait. Si le voile était le symbole de cette liberté ou de la limite de cette dernière, si il représentait la soumission ou permettait une plus grande liberté.
J’ai ainsi rencontré à la frontière libano-syrienne des jeunes filles très pieuses qui avaient une imagination débordante. Nous vivons en France dans société où  la liberté d’agir et de s’exprimer est très liée au corps (on s’indigne si on n’est pas autorisés à se déplacer quelque part). A partir du moment où un individu est limité dans l’espace cela stimule la créativité et l’intellect : ces jeunes filles m’ont bouleversées, elles n’avaient pas le droit de regarder la télévision mais elles avaient une manière de réfléchir et de penser que j’ai trouvé fabuleuse.

"Traversée", Taanayel/Liban, 2012 (Crédits : Maya-Inès Touam)

La complexité des interprétations autour du port du voile est un sujet très français : dans de nombreux pays dans le monde ce n’est pas une question aussi importante, les différents voiles relevant autant de la mode que d’une pratique religieuse, comme en Algérie par exemple où tu as réalisé ta série « Révéler l’étoffe ».

Tout à fait, si je n’étais pas née ici je n’aurais certainement pas travaillé dessus, cela ne m’aurait pas autant animé. D’un autre côté, j’ai envie de mettre en exergue l’usage esthétisant du voile qu’en font certaines femmes, en France et à l’étranger. Je trouve que cela dé-dramatise la vision que peuvent en avoir les Français, pour qui le voile est souvent signe d’une radicalisation religieuse.
Lorsque je suis partie à Alger j’ai posé toutes ces questions aux différentes femmes voilées que j’ai rencontré, leur demandant si leur voile était religieux, esthétique, ou traditionnel. Les femmes qui portaient le haïk (grande pièce de tissu blanc non cousue et tenue à la main qui couvre tout le corps, la tête et une partie du visage, ndU) situaient davantage cet usage dans une tradition familiale. « Révéler l’étoffe » -une vingtaine de portraits de femmes algéroises accompagnés d’un texte de ces dernières sur leur rapport au voile- montre in fine que le port de ce dernier peut être esthétique. Ainsi certaines jeunes filles le mettent sous l’influence de la culture populaire du Moyen-Orient (les séries télévisées par exemple). Il ne faut pas oublier que cela peut-être aussi, au sens propre comme figuré, quelque chose de léger et que cela reste au bout du compte un bout de tissu. C’est une parure en plus pour certaines, la réponse locale au bad hair day !
Si en France nous avons le droit de nous (dé)parer de tissu, pourquoi leur refuser quelques centimètres carrés en plus ? Je constate en revanche que le voile en France est utilisé souvent pour démontrer une appartenance communautaire. Mais c’est ignorer le paradoxe de ce voile qui met la lumière ces femmes voulant se cacher et qui paradoxalement deviennent visibles en le mettant.
Cela me fascine de voir une femme voilée de la tête aux pieds rentrer dans le métro et les regards portés sur elle, à la fois apeuré mais curieux. C’est cette place non défini qu’elles ont dans l’espace public, entre retrait et affirmation, que je trouve pertinente et que j’ai envie de mettre en avant dans mon travail.

"Révéler l'étoffe", Alger, 2014 (Crédits : Maya-Inès Touam)

Le corps féminin en général et celui des femmes de pays lointains en particulier sont une constante dans l’art depuis longtemps. Il n’y a qu’à voir la profusion de nus dans les galeries et musées, souvent signés par des hommes d’ailleurs. Pourtant, l’art contemporain -du moins en France- souffre de l’absence d’une véritable réflexion sur le rôle de ces femmes dans la société.

Lors de mes études aux Beaux-Arts je me suis heurtée à un grand blanc quand j’ai commencé à travailler sur la femme musulmane. C’est un sujet peu promu dans l’art contemporain à Paris. J’ai travaillé toute seule un peu trop longtemps, au fil de mes recherches personnelles. Un peu plus tard j’ai découvert les pionnières de ce mouvement Shadi Ghadirian, Mona Hatoum, Lalla Essaydi, Majida Khattari ou Shirin Neshat. Je ne sais même pas si on peut parler de mouvement en fait, car si je l’ai auto-proclamé, j’ignore si elles ont toutes conscience de cela. Une chose est sûre nous sommes plusieurs à travailler autour d’une même problématique avec des sensibilités bien distinctes. En revanche je me suis rendue compte que toutes fuyaient leur pays d’origine : il fallait donc que je fasse l’inverse en partant au Moyen-Orient et au Maghreb. Même si ma démarche est née en France, mon pays natal, et que je suis une parisienne, je voulais voir comment cela se passait là-bas.

Ton travail ne se résume pas à des portraits sagement exposés mais prend plusieurs formes…peux-tu aborder pour finir une de tes installations ?

La première installation que j’ai réalisée s’intitule « Femme au moucharabieh ». Il s’agit d’un moucharabieh contemporain transparent placé devant une photo.
A travers cette installation j’invite le spectateur à rentrer dans l’intimité d’une femme musulmane. C’était une manière pour moi de répondre à toutes les attaques que j’entendais continuellement, tout en explorant la notion d’islam intérieur. Je me suis inspirée pour ce faire de « Imponderabilia » de Marina Abramovic et Ulay où les deux artistes s’étaient mis tous deux nus dans un couloir très étroit dans lequel le public devait passer pour accéder à l’exposition. Selon leur genre, les visiteurs se mettaient instinctivement dos au même sexe, les hommes dos à Ulay et les femmes dos à Marina. « Femme au moucharabieh » invite également le public à choisir entre plusieurs propositions : j’ai ainsi observé certains tourner autour, pendant que d’autres restaient devant longtemps, regardaient de près ou de loin, hésitaient à passer, faisaient un tour puis osaient regarder la douceur d’une femme se dévoilant au sortir de sa prière. J’ai exposé cette installation pour mon diplôme, puis en Italie dans le cadre de l’exposition « L’Orient du féminin » consacrée à mon travail, ainsi que dans une galerie à Paris dans le cadre d’une exposition organisée par l’association yéménite Al Paradena.

femme au moucharabieh

"Imponderabilia", Bologne, 1977 (Crédits : Marina Abramovic & Ulay) / "Femme au moucharabieh", 
2013 (Crédits : Maya-Inès Touam)

Le mot de la fin ?

J’espère que l’aventure que je suis en train de vivre ne s’arrêtera pas, elle est exaltante. Je ne sais pas où je serai dans dix ans mais je serai fière d’avoir eu l’occasion de m’exprimer librement sur ce sujet qui me transcende…

Propos recueillis par Coline Houssais.

usure

"Usure", 2012-2013 (Crédits : Maya-Inès Touam)
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Cette entrée a été publiée le 10 mars 2015 par dans Interview, Magazine, et est taguée , , , .
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